« Ce qu'on appelle mondialisation, qui est l'uniformisation par le bas, le règne des multinationales, la standardisation, l'ultra libéralisme sauvage sur les marchés mondiaux, pour moi c'est le revers négatif d'une réalité prodigieuse, que j'appelle la mondialité. La mondialité, c'est l'aventure sans précédent qu'il nous est donné à tous aujourd'hui de vivre, dans un monde qui pour la première fois, réellement et de manière immédiate, foudroyante, se conçoit à la fois multiple et unique, et inextricable. C'est aussi la nécessité pour chacun d'avoir à changer ses manières de concevoir, de vivre et de réagir dans ce monde-là. » Edouard Glissant
Le regard de Benoît Laffiché se déplace entre l’Inde et l’Afrique. Son travail s’attache aux échanges mondialisés, à l’altérité, à la cartographie.
En 2000, il séjourne une première fois à Port Blair, dans les îles Andaman. Il y rencontre Monsieur Meenak Shigundaram, qui a dû renoncer à sa terre et est devenu sécheur de riz pour le compte d’un propriétaire plus riche. Il le filme en plan fixe.
En 2002, un an après la fermeture de l’usine Cellatex de Givet, il est invité à y réaliser un projet. Il songe à Port Blair et à cette réduction de distances que provoque la mondialisation. Il projette la vidéo de Monsieur Meenak Shigundaram pour les ouvriers de Cellatex. En 2004, il retourne à Port Blair où il retrouve Monsieur Meenak Shigundaram devenu responsable d’une entreprise de riz soufflé, le filme de nouveau. De Port Blair à Port Blair est le fruit de déplacements qui d’un pays à l’autre touche à la mise en relation d’êtres humains face à des logiques de survie.
En 2006 dans Sud Schengen, il évoque la question de la libre circulation des personnes dans le monde. Il a filmé trois points de passage maritime par lesquels transitent les migrants en provenance de l’espace subsaharien. Il a rencontré ces migrants. Seules leurs mains sont filmées et ils parlent, témoignent de cet acte vital pour eux. Il y a de nouveau cette attention au mouvement entre la réalité et l’art. Dans un « corps à corps » avec le réel, il filme les relations, les rencontres, pour donner forme à un objet sensible lié à la logique de survie.
En 2007, pour le projet Valeurs Croisées, Benoît Laffiché a séjourné à Chennai dans une entreprise de démolition et filmé la destruction du cinéma Vasanthi & Vani Theaters. Il restitue l’espace et le temps de ce chantier, évoque « l’expérience du monde vécue dans l’entreprise en soulignant la relation au travail, le rapport aux corps, au temps, en y observant les relations humaines».
Cette entreprise de demolition prépare le terrain pour les promoteurs. Elle participe à part entière à la forte croissance du secteur économique. L’immobilier en Inde représente en effet une part importante du marché dans la mondialisation.
Durant cinq semaines il a filmé les ouvriers, dans leur espace commun de travail et de vie. Ils se déplacent dans les décombres de la démolition, le rythme est lent. Ils nettoient et récupèrent les briques, le fer et autres matériaux à recycler.
Venu d’Occident, l’artiste observe leurs attitudes, leurs manières d’être. Ici, pas de flux tendu, « les choses semblent s’enchaîner sans gestion pré-établie dans une relation physique au temps ». Benoît Laffiché interroge « les réalités géo-politiques et sociales en utilisant des stratégies visuelles très simples et sensibles afin de produire des espaces critiques et d’amener le travail dans des zones indécises ». Le chantier est filmé avec des vues sur la ville, ses couleurs et ses bruits. Chennai comme les autres, grouillante du klaxon des voitures, avec soudain un chant au loin. Avec le réel, les plans dans le cinéma, les ouvertures sur Chennai et ces hommes au travail, il crée de l’image documentaire et surtout un objet d’art que chaque visiteur appréciera dans la plus grande liberté.
« Ce qui m’intéresse c’est la relation à l’autre pour comprendre cet autrement que nous sommes » ajoute Benoît Laffiché. Une installation vidéo sur trois écrans en sera la trace dans la galerie du Triangle.
Sous le Puits de lumière : Made in Kolam (peinture murale) réalisée en collaboration avec Martin “Dezer” Nicol..Invité à produire un travail pour le Puits de lumière, espace d’accueil du Triangle, Benoît Laffiché propose une rencontre entre deux techniques de dessins éphémères. Il s'agit de demander à un graffeur de ré-interpréter une technique de tracés de l'Inde du Sud, le Kolam : une forme éphémère réalisée à la craie, au sol devant les maisons chaque matin.